B ) Un symbole

B) Un symbole

Ce mouvement a marqué les esprits et certaines images sont restées, notamment la volonté de changement des mentalités dans la société qui s’est traduite dans un premier temps, par l’explosion de la parole : des personne n’ayant jamais osé exprimer un avis publiquement ont trouvé des ressources d’éloquences pour participer aux discussions sur les sujets les plus divers. Tout le monde avait envi de parler, de s’exprimer, de critiquer, de proposer...Cela a bousculé bien des habitudes. Beaucoup de tabous ont volé en éclats. De toutes les évolutions d’alors c’est celle touchant au respect de la dignité des femmes, à la question de leurs droits...

Mai 68 a constitué, dans les mentalités et dans la culture, le grand tournant d’une évolution qui a continué, par la suite, de produire des effets progressifs, émancipateurs. Quand on évoque aujourd’hui, la volonté d’évoluer vers une société plus citoyenne, on reprend un peu de ce qui émergeait à l’état d’utopie chez certains il y a 30 ans, qui aspirait à ce que les individus puissent avoir leur mot à dire et a ce qu’ils soient consultés sur toutes les questions les concernant dans tous les domaines. Mai 1968 est perçu par la nouvelle génération, comme une grande explosion sociale, empreinte de progrès, de générosité, de volonté de changer la société. Cette génération se passionne pour Mai 68, comme elle se passionne pour la Resistance ; d’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement du plaisir de connaitre l’histoire mais plutôt de s’en inspirer pour tenter d’apporter des réponses aux questions d’aujourd’hui.

Après 40 ans, c'est la révolte étudiante dont on se rappelle le mieux et la révolte ouvrière a été presque oubliée. Ceci est en partie dû au fait que les leaders des jeunes qui construisaient des barricades et retournaient des voitures dans le Quartier Latin en 1968 sont devenus, pour beaucoup, des journalistes, des écrivains, des philosophes et des politiciens de premier plan (notamment le ministre des affaires étrangères actuel, Bernard Kouchner).

Malgré l'ascension générale de la prospérité et des niveaux d'éducation, la France de De Gaulle était un endroit discrètement oppressif. La mémoire des échecs français durant la guerre était partout mais rarement discutée. De Gaulle voulait une France moderne et dynamique, enracinée dans un système social vieillot, conservateur et attentiste.

Dans un article célébré, prophétique, mais aussi obtus, dans le Monde du 15 mars 1968, Pierre Viansson-Ponté a dit que la France souffrait d'une maladie politique dangereuse : "l'ennui". Partout ailleurs, disait-il, de l'Espagne aux Etats-Unis, les étudiants protestaient contre les guerres ou les libertés fondamentales. "Les étudiants français sont surtout concernés par le fait que les filles ... devraient pouvoir rendre visite aux chambres des garçons, ce qui est une conception assez limitée des droits de l'homme". Pas si limité que ça lorsque vous êtes français, âgé de 20 ans et que la révolution sexuelle était déjà très largement en cours aux Etats-Unis et même en Grande-Bretagne, soi-disant frigide.

Que reste-t-il de Mai 68 ? Quelques penseurs de gauche de l'époque - à l'instar de William Wordsworth avant eux - sont devenus grincheux et conservateurs en vieillissant. Le philosophe Régis Debray, un personnage mineur des événements de mai 68, soutient que, loin d'avoir été une révolution de gauche, "les évènements de mai" ont libéré l'individualisme et l'ultra capitalisme des années 80 et 90. Sous les pavés, la plage ; sous mai 68, Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

Mais une fois encore, il ne faut pas prendre - à la manière française - mai 68 pour l'ensemble du zeitgeist [l'esprit de l'époque] de la fin des années 60. Si quelque chose doit survivre à mai 68, à la fois en tant que mois et en tant que mythe, c'est la tendance à l'absolutisme romantique de la gauche française. Quel autre pays occidental développé a-t-il pu produire quatre ou cinq candidats trotskistes dans une élection présidentielle ? La démocratie sociale française paye encore le prix d'un tel dogmatisme, assez étranger à ce que l'esprit ouvert et insouciant de 68 avait de mieux.

Ceci, en tout cas, est l'argument de ce député vert européen allemand de 62 ans, qui a tenu un rôle dans les "événements de mai" à Paris. "Je dis d'oublier mai 68", a-t-il déclaré. "C'est terminé ! La société d'aujourd'hui n'a aucun rapport avec celle des années 60. Lorsque nous nous disions anti- autoritaires, nous luttions contre une société très différente ». Ce député vert européen allemand est à présent un libertaire libéral et écologiste, favorable aux marchés et à l'Europe. Comme le meilleur des "soixante-huitards", son esprit est toujours ouvert aux nouvelles idées et au changement. Son nom est Daniel Cohn-Bendit.